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Testament ambigu : contester le legs est-il une faute ?

• 7 min de lecture • Testament ambigu

Contester une clause testamentaire réellement ambiguë n'est pas une faute. Le 12 juillet 2023, la Cour de cassation a annulé la condamnation de trois enfants à 5 000 € de dommages-intérêts pour « résistance abusive » : la clause était ambiguë, leur défense en justice n'avait donc rien d'abusif.

Le petit expert patrimonial plisse les yeux devant un testament dont une phrase est floue et ondulée, avec une balance de justice et un marteau de juge
"Ambigu ne veut pas dire abusif !"

L'essentiel en 30 secondes

  • La décision : Cass. 1re civ., 12 juillet 2023, n° 21-24.292, inédit, cassation partielle sans renvoi.
  • Le texte visé : l'article 1240 du Code civil — la responsabilité pour faute. Pas un texte successoral.
  • Ce qui est censuré : 5 000 € de dommages-intérêts pour résistance abusive, prononcés par la cour d'appel de Rouen le 16 septembre 2021.
  • Ce qui ne l'est pas : la délivrance du legs elle-même, qui n'a pas été remise en cause.
  • Le détail que tout le monde oublie : le testament punissait de déchéance l'enfant qui contesterait. Les enfants ont contesté quand même.
  • La portée : arrêt inédit, solution d'espèce. Il ne crée pas un droit de contester tout et n'importe quoi.

Une phrase qui informe, et qui lègue peut-être

[R] [M] décède le 27 octobre 2011. Vingt-deux jours plus tôt, le 5 octobre 2011, il a fait établir un testament authentique. Il laisse trois enfants et une compagne, Mme [X], désignée légataire à titre particulier.

La clause qui va occuper les tribunaux pendant douze ans est celle-ci :

« En outre, j'informe mes enfants que depuis janvier 2009, étant totalement dépendant, j'ai décidé d'attribuer au profit de Mme [X] la somme de huit cents euros (800,00) par mois au titre de l'assistance et des soins qu'elle m'accorde jour et nuit ainsi que pour le logis et le couvert » — Clause du testament authentique du 5 octobre 2011

Relisez-la comme l'ont fait les enfants.

« J'informe » — donc il raconte. « Depuis janvier 2009 » — donc cela a déjà commencé, du vivant du père. « J'ai décidé d'attribuer » — décision passée, déjà exécutée ?

Ou bien c'est un legs, une charge nouvelle qui pèsera sur la succession après le décès.

Le testament ne tranche pas. C'est exactement ce que la Cour de cassation retiendra : ces clauses étaient ambiguës.

La clause qui punissait l'enfant qui contesterait

Le testament ne s'arrêtait pas là. Il ajoutait :

« si l'un de mes enfants venait à contester ces versements, il serait privé de ses droits dans la quotité disponible de ma succession, lesquels droits reviendraient alors à Mme [X], ma compagne. » — Clause du testament authentique du 5 octobre 2011

C'est une clause de déchéance. Sa fonction est dissuasive : elle transforme la contestation en pari. Vous discutez la clause, vous perdez une part de ce que vous auriez reçu.

Les trois enfants ont contesté quand même. Et ils ont obtenu gain de cause sur les dommages-intérêts.

Attention à ce que cela ne dit pas. L'arrêt du 12 juillet 2023 ne se prononce pas sur la validité ni sur l'efficacité de cette clause de déchéance : la cassation porte sur le seul terrain de la responsabilité civile. Rien n'y indique qu'une telle clause serait automatiquement sans effet — ni l'inverse. C'est une question à poser à un notaire, sur le texte précis du testament concerné, avant d'agir.

Pourquoi la condamnation à 5 000 € est tombée

La cour d'appel de Rouen avait condamné les enfants, in solidum, à 5 000 € de dommages-intérêts pour résistance abusive. La Cour de cassation casse, au visa de l'article 1240 du Code civil, dans ces termes :

« En statuant ainsi, alors que les clauses du testament par lesquelles le de cujus informait ses enfants de sa décision, prise en 2009, d'attribuer des versements mensuels à sa compagne, étaient ambiguës, la cour d'appel, qui s'est prononcée par des motifs impropres à caractériser une faute ayant fait dégénérer en abus l'exercice par les consorts [M] de leur droit de se défendre en justice, a violé le texte susvisé. » — Cour de cassation, 1re civ., 12 juillet 2023, n° 21-24.292

Tout est dans cette phrase, et il vaut la peine de la décomposer.

Le terrain n'est pas le droit des successions. C'est l'article 1240 : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » Autrement dit : pas de faute, pas de réparation.

Or se défendre en justice est un droit. L'exercer ne devient répréhensible que si une faute le fait « dégénérer en abus ». C'est ce que la cour d'appel n'avait pas caractérisé.

Et la raison en est simple : la clause était ambiguë. On ne peut pas reprocher à un héritier d'avoir demandé au juge de dire ce qu'un testament ne disait pas.

Comment l'affaire se termine réellement

La Cour de cassation ne renvoie pas les parties devant une autre cour d'appel. Elle statue au fond, dit n'y avoir lieu à renvoi et rejette purement et simplement la demande de dommages-intérêts de Mme [X], qui doit en outre 3 000 € aux enfants au titre de l'article 700.

Sur ce point, les enfants ne paient rien.

Mais la victoire est partielle, et le nuancer est essentiel : la délivrance du legs, elle, n'a pas été remise en cause. Les autres moyens du pourvoi ont été écartés. Ce que l'arrêt annule, c'est la sanction infligée pour avoir contesté — pas l'issue de la contestation.

Où passe exactement la ligne

Lisez le paragraphe 7 à l'envers. Si la cour d'appel avait caractérisé une faute, la condamnation aurait tenu. Le mécanisme de l'article 1240 reste entier.

Ce n'est donc pas un permis de contester. Face à une clause claire, désignant un bénéficiaire, un montant et une nature de libéralité sans équivoque, refuser d'exécuter n'est plus l'exercice d'un droit discutable : c'est une position qui expose réellement à des dommages-intérêts.

Et cet arrêt est inédit — non publié au bulletin. C'est une solution d'espèce, rendue sur les termes de ce testament-là. L'ambiguïté a été constatée dans cette rédaction précise ; elle ne se transpose pas automatiquement à la vôtre. Elle doit être réelle, et elle s'apprécie clause par clause.

Ce qu'une rédaction propre aurait évité

Le vrai responsable de douze ans de procédure, ce n'est ni la compagne ni les enfants. C'est une phrase.

« J'informe mes enfants » n'est pas une formule de disposition. « Je lègue » en est une. Un testament qui veut créer un legs doit le dire au présent et à l'indicatif, sans raconter d'histoire autour.

Ensuite, fermer les portes une à une : chiffrer, préciser la durée, désigner le bénéficiaire complètement, et surtout distinguer ce qui a déjà été versé du vivant de ce qui est légué pour l'avenir. C'est cette confusion qui a tout déclenché.

Cette famille de problème revient souvent : une imprécision qui déplace la nature même de l'acte. Nous l'examinons ailleurs, quand une clause change la nature du testament, et à propos d'un testament révocatoire mal calibré.

Un dernier point mérite d'être posé franchement. Le testament est ici authentique, reçu 22 jours avant le décès, et la clause elle-même évoque un testateur « totalement dépendant ». Un héritier qui conteste le contenu se demande souvent, en parallèle, si le testateur était encore lucide. C'est un contentieux différent, avec ses propres règles de preuve : nous le traitons dans notre article sur la nullité d'un testament pour insanité d'esprit.

Les trois questions à poser avant de refuser d'exécuter une clause

  1. La clause est-elle vraiment ambiguë, ou seulement défavorable ? Ce n'est pas la même chose, et seule la première ouvre un débat sérieux. Faites relire le texte mot à mot par un avocat avant d'écrire quoi que ce soit au légataire.
  2. Le testament contient-il une clause de déchéance ? Si oui, la question du risque encouru doit être instruite avec un notaire ou un avocat avant la contestation, sur le texte exact de la clause — l'arrêt de 2023 ne règle pas ce point.
  3. Quel est le coût réel du bras de fer ? Ici : décès en 2011, arrêt en 2023. Douze ans. Un désaccord sur 800 € par mois peut consommer bien davantage en temps, en frais et en relations familiales.

Ce qu'il faut retenir

Un héritier n'a pas à choisir entre payer ce qu'il ne doit peut-être pas et risquer une condamnation. Quand la clause est réellement obscure, la contester relève du droit de se défendre, pas de la faute.

La contrepartie est tout aussi nette. Devant une clause claire, la contestation redevient une prise de risque, et l'article 1240 s'applique dans son sens ordinaire.

Reste que l'origine du litige est toujours la même : une rédaction qui n'a pas tranché. Chez Arkalyans, notre métier consiste précisément à cela : relire une transmission avec le notaire pendant qu'elle se prépare, plutôt que d'en discuter le sens douze ans plus tard devant un juge.

Une phrase mal tournée dans un testament coûte plus cher qu'un rendez-vous.

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Cet article a une vocation exclusivement pédagogique et ne constitue ni un conseil juridique, ni un conseil fiscal, ni un conseil en investissement personnalisé. Chaque situation patrimoniale étant unique, nous vous recommandons de consulter un professionnel qualifié (avocat, notaire, conseiller en gestion de patrimoine) avant toute décision.

L'idée de cet article est venue à l'équipe d'ARKALYANS en lisant un article originellement publié par l'équipe de RESODINFO dont nous recommandons vivement une lecture régulière. Découvrir RESODINFO

Sources

Mots-clés

Testament ambigu Résistance abusive Article 1240 Code civil Legs Clause de déchéance Délivrance du legs Responsabilité civile Succession